L'Esprit Éditorial
Marcher avec les Béatitudes · Semaine 1 : Heureux les pauvres en esprit

Le royaume aux mains vides

« Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux! »
Matthieu 5:3

Jésus ouvre le plus célèbre de ses discours par un mot qui déroute : heureux. Et ce bonheur, il ne le dépose pas sur les gagnants ; il le pose sur les pauvres en esprit. Le monde établit un tout autre palmarès, celui des assurés, des capables, de ceux qui n'ont besoin de personne. Dès sa première ligne, la parole du royaume renverse ce palmarès. Le bonheur, aux yeux de Dieu, ne récompense pas la plénitude de soi ; il visite ceux qui reconnaissent leur vide. Avant même qu'on ait rien demandé, avant tout effort moral, Jésus proclame une grâce. Ce « Heureux » est une annonce, pas un salaire promis à qui se serait d'abord appauvri.

Le grec est frappant. Le mot ptôchos ne vise pas l'homme modeste à qui il manque un peu ; il désigne le mendiant, celui qui s'accroupit et tend la main parce qu'il n'a rien du tout. « Pauvres en esprit » ne parle donc ni de tièdes ni de gens sans finesse ; il s'agit de ceux qui, devant Dieu, se savent sans capital spirituel à faire valoir, sans justice propre à présenter. Ce sont les mendiants de la grâce. Loin d'un abaissement, voilà la seule posture juste de la créature devant son Créateur : la main ouverte et vide, prête à recevoir.

Comprenons bien d'où vient ce bonheur. Pas de ce que le dénuement serait beau en lui-même, car la Bible ne pare jamais la misère de couleurs flatteuses ; il vient de ce que seule une main vide peut recevoir. Celui qui serre déjà ses mérites, sa réputation, sa suffisance, n'a plus de place pour le don de Dieu. Le riche de lui-même s'en retourne les mains pleines et le cœur vide. Le mendiant, lui, reçoit tout. Voilà pourquoi Jésus parle au présent : le royaume des cieux est à eux. Il ne dit pas « sera », plus tard, en récompense ; il dit « est », déjà, comme un héritage déposé dans des mains qui consentent enfin à s'ouvrir.

Cette Béatitude ouvre la porte de toutes les autres, et elle est le cœur de l'Évangile de la grâce. Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu.(Éphésiens 2:8) Le salut ne s'achète jamais ; dès qu'il repose sur un faire humain, écrit l'apôtre, « ce n'est plus la grâce ». La pauvreté en esprit n'ajoute donc pas une vertu de plus à notre tableau : elle est l'aveu qui met fin à tous les tableaux. Je n'ai rien, sinon Christ, et Christ me suffit. C'est là que le bonheur commence.

Cette semaine, laissons cette première parole faire son œuvre tout doucement. Renonçons une fois à nous justifier : dans une dispute, le soir devant Dieu, ou dans le regard que nous posons sur nous-mêmes. Plutôt que de compter ce que nous valons, tendons la main et disons : « Seigneur, je n'ai rien, donne-moi tout. » Prière très pauvre, et pourtant la plus riche qui soit. Ceux qui l'osent s'aperçoivent qu'ils tenaient déjà, sans le savoir, le royaume tout entier.

Prière

Seigneur, je viens les mains vides, sans justice à te présenter, mendiant de ta grâce. Défais en moi l'illusion de me suffire. Apprends-moi le bonheur de ne rien tenir sinon toi, et de tout recevoir de ta main. Puisque le royaume est promis aux pauvres, je m'ouvre : remplis ce vide de Christ seul. Amen.