Nu je suis sorti, nu je retournerai
« L'Éternel a donné, et l'Éternel a ôté ; que le nom de l'Éternel soit béni ! »
En quelques heures, Job perd ses troupeaux, ses serviteurs et ses dix enfants. On attendrait un homme brisé, murmurant contre le ciel ; on découvre un homme prosterné qui bénit encore. Ne lisons pas trop vite, comme si la foi rimait avec insensibilité. Le verset d'avant nous dit qu'il déchira son manteau et se rasa la tête : gestes du deuil brut, du corps qui hurle avant que la bouche ne trouve ses mots. La foi de Job n'efface pas sa douleur, elle la traverse. Déjà une parole qui libère : croire n'a jamais signifié ne rien ressentir.
L'Éternel a donné, et l'Éternel a ôté ; que le nom de l'Éternel soit béni !(Job 1:21)
Job ne prétend pas que ses malheurs soient bons ; il reconnaît que sa vie, du berceau à la tombe, repose tout entière dans une main qui n'est pas la sienne. Nu il était venu, nu il s'en ira ; ce qu'il possédait entre les deux lui avait été prêté, non pas dû. Cette lucidité n'a rien d'une résignation froide. C'est le socle sur lequel un homme tient encore debout quand tout s'effondre : rien de ce que je perds n'était un droit acquis, tout m'avait été donné.
Entendons bien que la Bible ne condamne pas la plainte. Au chapitre 3, Job ouvrira la bouche pour maudire le jour de sa naissance, et Dieu ne le rejettera pas pour autant. L'Écriture déborde de ces cris ; la moitié des Psaumes sont des lamentations. Le Seigneur préfère l'enfant qui crie vers lui dans sa nuit à l'enfant bien élevé qui s'éloigne sans un mot. Se plaindre devant Dieu est déjà un acte de foi : on ne se plaint qu'à quelqu'un dont on attend encore quelque chose.
Et pourtant, au cœur même de la perte, Job bénit. Si le nom de l'Éternel reste béni, ce n'est pas que la douleur soit douce, c'est que Dieu demeure Dieu quand tout le reste s'est évanoui. On pressent ici l'Évangile de loin. Car un jour, un autre Homme sortira lui aussi dépouillé de tout, cloué nu, criant vers son Père ; et par sa perte à lui, la nôtre cesse d'avoir le dernier mot. Christ a tout accompli à la croix, et nos deuils eux-mêmes reposent désormais dans une main percée qui ne lâche pas.
Cette semaine, ne cherche pas à guérir trop vite. Devant Dieu, ose nommer ce qui t'a été ôté, sans en rabaisser le poids et sans le déguiser en leçon. Puis, comme Job, remets ta vie entière dans la main qui donne et qui reprend. Tu n'as pas à choisir entre pleurer et croire : tu peux faire l'un et l'autre d'un même souffle, tourné vers le seul qui ne t'ôtera jamais.
Seigneur, tu m'avais tout donné, et voici que tu as repris. Je ne comprends pas, et je refuse de faire semblant de comprendre. Mais je dépose devant toi ce qui m'a été ôté, sans le taire. Tiens-moi dans ta main quand les miennes sont vides, et que ton nom reste béni sur mes lèvres, même tremblantes. Au nom de Jésus, amen.