Une ville qu'on ne peut cacher
« Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée; »
Arrêtons-nous sur la forme du verbe. Jésus ne commande pas « soyez la lumière », comme une tâche à exécuter ; il déclare : Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée;(Matthieu 5:14)
C'est un constat, pas un ordre. Avant que le disciple ait rien fait, avant même qu'il ait mesuré ce qui l'attend, le Maître le regarde et lui dit ce qu'il est déjà devenu par pure grâce. Une lumière ne se produit pas elle-même ; on l'allume. Le croyant ne s'illumine donc pas à force de mérites : il renvoie l'éclat d'un autre, Celui qui, plus loin, dira de lui-même Jésus leur parla de nouveau, et dit: Je suis la lumière du monde; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie.(Jean 8:12)
. Toute clarté que nous portons nous est prêtée.
Le mot que la Segond rend par « monde » est en grec kosmos : l'ordre visible, l'humanité entière rassemblée sous nos yeux. Cette lumière ne nous est pas confiée pour que nous restions entre nous, au chaud d'un cercle fermé ; elle est faite pour ceux du dehors. Une ville posée sur la montagne ne se dissimule pas ; le voyageur fatigué l'aperçoit de loin, et sa seule silhouette lui promet un abri et du pain. Voilà ce que Jésus dit de gens très ordinaires assis dans l'herbe, des pêcheurs, des femmes, des pauvres. Pour beaucoup d'entre eux, vous serez le premier indice qu'une maison existe quelque part.
On serait tenté de retourner cette parole en pression : briller plus fort, se faire remarquer, prouver sa foi par l'éclat. Ce serait renverser l'Évangile. Une lampe n'a pas à forcer pour qu'on la voie ; il lui suffit de n'être pas recouverte. Jésus le dit dans la foulée : personne n'allume une lampe pour la glisser sous le boisseau. Notre tâche n'est pas de fabriquer la clarté, elle est d'ôter ce qui l'étouffe, la honte, la peur du regard d'autrui, ce demi-secret où l'on garde parfois sa foi pour ne pas déranger. La grâce éclaire ; à nous de ne pas l'écraser.
Et à quoi bon cette lumière ? Le verset suivant répond : pour que les hommes voient les bonnes œuvres et rendent gloire, non pas à nous, mais au Père qui est dans les cieux. Jamais notre réputation n'est le but. Une ville sur la hauteur oriente le marcheur vers un lieu, non vers elle-même. La vie chrétienne, quand elle devient visible, ne quête pas l'admiration du croyant ; elle fait pivoter les regards vers le Dieu qui l'a sauvé. Là se tient l'unique garde-fou contre la vanité pieuse : si nous brillons, c'est pour qu'un Autre soit vu.
Cette semaine, n'ajoutons rien à ce que Christ a déjà déposé en nous ; ôtons plutôt ce qui le recouvre. Une parole vraie qu'on retient par prudence, un geste de bonté remis à demain, une réconciliation laissée sous le boisseau. Choisissons un seul endroit où notre foi cessera d'être discrète par peur, non pour nous mettre en avant, mais pour que la maison du Père se devine un peu mieux à travers une vie donnée.
Seigneur, tu m'as appelé lumière avant que je le mérite. Je te rends grâce : ce que je porte vient de toi seul. Ôte de ma vie ce qui te cache, la peur du regard d'autrui, la foi tenue à demi-mot. Que ceux qui me croisent cette semaine aperçoivent, non pas moi, mais la maison où tu les attends. Amen.