Prière
De la Demande à l’Adoration
Nos prières ressemblent souvent à des listes de courses déposées au guichet du ciel. Que se passerait-il si nous venions d’abord pour Dieu lui-même, et non pour ses services ?
Prière — 7 min de lecture
18 avril 2024

« O Dieu! tu es mon Dieu, je te cherche; Mon âme a soif de toi, mon corps soupire après toi, Dans une terre aride, desséchée, sans eau. »
Relisez de mémoire votre dernière prière. Il y a de fortes chances qu’elle ait pris cette forme : une salutation rapide, puis les demandes (la santé d’un proche, une décision à prendre, un souci à régler), et un amen pressé. Rien là de honteux, Jésus lui-même nous commande de demander. Mais imaginez une amitié bâtie entièrement sur ce modèle, où chaque conversation se réduirait à une liste de services à rendre. Nous cesserions de l’appeler une amitié. Nous parlerions d’un guichet.
Le malaise que beaucoup ressentent dans leur prière vient souvent de là. Pas forcément d’un excès de demandes ; plutôt de ce qui manque autour. La demande livrée à elle-même finit par tourner court : quand tout va bien, on ne sait plus quoi dire ; quand rien ne vient, on se décourage. Il manque à la prière sa nappe phréatique, ce que la tradition appelle l’adoration. Le psaume 63 la ramasse en une ligne brûlante : O Dieu! tu es mon Dieu, je te cherche; Mon âme a soif de toi, mon corps soupire après toi, Dans une terre aride, desséchée, sans eau.(Psaumes 63:2)
. L’hébreu emploie ici le mot nephesh, qui nomme l’être entier, jusqu’à la gorge desséchée qui réclame de l’eau. C’est de Dieu que l’âme a soif, pas de ses cadeaux.
David compose ce psaume au désert de Juda : il fuit, il est dépouillé, sa vie est menacée. Voilà ce qui bouleverse. Un homme dans cette situation aurait mille demandes parfaitement légitimes, la protection, l’eau, le retour au pays. Et pourtant le psaume ne commence pas par une requête. Il commence par une reconnaissance : O Dieu! tu es mon Dieu, je te cherche; Mon âme a soif de toi, mon corps soupire après toi, Dans une terre aride, desséchée, sans eau.(Psaumes 63:2)
. Le désert du dehors a mis au jour la soif du dedans. Quand tout vous est retiré, ce qui reste à désirer, c’est Dieu lui-même. L’adoration n’est donc pas le luxe des jours tranquilles ; c’est le dénuement qui la fait apparaître.
Adorer, c’est ce mouvement-là : se tourner vers Dieu pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il donne. La nuance semble mince, elle décide pourtant de tout. Le demandeur regarde les mains de Dieu ; l’adorateur cherche son visage. Et les priants finissent tous par découvrir le même paradoxe : c’est en cherchant le visage qu’on reçoit le mieux ce que tiennent les mains. Jésus l’avait promis en Matthieu 6 : Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus.(Matthieu 6:33)
. Le reste vient par surcroît, jamais dans l’ordre inverse. L’adoration n’appauvrit pas la demande, elle la remet à sa vraie place, la seconde.
Comment passer concrètement de la liste à la soif ? Une règle simple a aidé des générations de croyants : ne rien demander durant les premières minutes. On ouvre par un psaume de louange, le 63, le 103 ou le 145, dit lentement, à voix basse. On nomme devant Dieu quelques traits de son caractère, vrais ce matin quelles que soient nos circonstances : qu’il est fidèle, qu’il est patient, qu’il est beau. On remercie avant de rien réclamer. Ce n’est pas une politesse céleste à observer, c’est une rééducation du regard. Nous devenons peu à peu ce que nous contemplons.
Puis vient la demande, et elle sort transformée de ce bain. Celui qui a d’abord adoré ne sollicite plus de la même manière. Il ose davantage, parce qu’il a contemplé la grandeur de celui à qui il parle. Il s’abandonne davantage aussi, parce qu’il a rappelé à son âme que ce Dieu est bon avant même d’être utile. Portées par l’adoration, les mêmes requêtes cessent de ressembler à des bons de commande ; elles deviennent des gestes de confiance. On n’a pas supprimé la liste. On l’a convertie.
Il serait faux de croire que l’adoration produit toujours de la ferveur qu’on ressent. Certains matins, murmurer O Dieu! tu es mon Dieu, je te cherche; Mon âme a soif de toi, mon corps soupire après toi, Dans une terre aride, desséchée, sans eau.(Psaumes 63:2)
sonnera presque comme un mensonge, tant l’âme ne ressent rien. Priez-le tout de même. Le psaume ne décrit pas une émotion, il l’enseigne : on prononce les mots avant de les éprouver, comme on tend un seau bien avant que tombe la pluie. La soif est elle-même une grâce, et elle se demande : « Seigneur, donne-moi de te désirer. » C’est peut-être, de toutes, la prière qu’il exauce le plus volontiers.
Un matin ordinaire, sans que rien l’annonce, vous surprendrez le changement. La prière ne servira plus à obtenir autre chose ; elle sera devenue la chose même. Se tenir là, devant lui, suffira. Les demandes ne cesseront pas, la vie les impose, mais elles flotteront désormais sur une eau plus calme et plus large. Le guichet sera devenu un visage. Vous comprendrez alors ce que David chantait au fond de son désert : Car ta bonté vaut mieux que la vie: Mes lèvres célèbrent tes louanges.(Psaumes 63:4)
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