Méditation
La Brebis Perdue Et Retrouvée

« Quel homme d'entre vous, s'il a cent brebis, et qu'il en perde une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller après celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il la retrouve? »
Jésus raconte cette parabole en réponse à un reproche. Les pharisiens murmuraient de le voir accueillir les pécheurs et manger avec eux. Il ne se défend pas par un argument théorique ; il raconte une histoire de berger. La mise en scène compte. À ceux qui trouvaient scandaleuse sa proximité avec les perdus, Jésus dévoile le cœur de Dieu par une image que personne ne pouvait contester. Quel berger, ayant cent brebis et en perdant une, ne partirait pas la chercher ? La question ne laisse qu'une réponse. Et cette évidence, appliquée à Dieu, devient bouleversante. Le Dieu que Jésus révèle n'a rien d'un comptable satisfait de ses quatre-vingt-dix-neuf ; c'est un berger que l'absence d'une seule met en marche.
Arrêtons-nous sur ce chiffre. Une brebis sur cent, statistiquement, ne pèse presque rien. Une gestion raisonnable dirait : on ne risque pas le troupeau pour une unité, on assume la perte, on protège la majorité. Le berger de la parabole prend le contre-pied de ce calcul. Il laisse les quatre-vingt-dix-neuf et va après la seule qui manque. Au regard des rendements, c'est déraisonnable ; au regard de l'amour, c'est la seule conduite possible, car l'amour ne découpe pas les personnes en pourcentages. Pour lui, chaque brebis est un tout. Voilà pourquoi la parabole console si loin en nous : elle dit que vous n'êtes jamais, pour Dieu, une perte acceptable, une marge négligeable qu'on solde. Vous êtes celle qu'il part chercher.
Remarquez surtout qui se met en marche. Ce n'est pas la brebis qui, prise de remords, retrouverait seule le chemin du bercail. C'est le berger qui va. Toute la parabole tient dans ce mouvement : l'initiative revient à celui qui cherche, pas à celui qui s'est perdu. Là se joue la différence de l'Évangile avec toute religion de l'effort. Ailleurs, l'homme cherche Dieu, gravit, mérite, remonte la pente à grand-peine. Ici, Dieu descend chercher l'homme jusque dans son égarement. La brebis, du reste, ne fait rien pour être sauvée sinon se laisser trouver. Elle ne paie pas son retour, on la porte. Notre salut ne commence pas par notre recherche de Dieu, mais par la sienne, obstinée, qui nous devançait quand nous ne le cherchions même plus.
Le texte ajoute un détail qu'on franchit trop vite : il cherche Quel homme d'entre vous, s'il a cent brebis, et qu'il en perde une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller après celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il la retrouve?(Luc 15:4)
. Aucun délai fixé, aucun renoncement programmé. Le berger ne se dit pas qu'il rentrera après une journée sans résultat. Il cherche jusqu'au bout, avec cette obstination qui traverse tout l'amour de Dieu dans l'Écriture. Autrement dit, il n'existe pas de recoin assez reculé, pas d'égarement assez ancien pour décourager sa recherche. Peut-être vous croyez-vous trop loin, perdu depuis trop longtemps dans un ravin où plus personne ne songe à venir. La parabole vous répond : le berger cherche jusqu'à ce qu'il trouve. Sa patience n'a pas la brièveté de la nôtre ; elle a la longueur de son amour.
Et quand il la retrouve, pas un mot de reproche. Il la charge sur ses épaules, tout joyeux, et rentre en appelant amis et voisins pour partager sa joie. La brebis retrouvée n'a pas droit à un sermon sur son imprudence ; elle a droit à la joie du berger et au poids rassurant de ses épaules. Dieu accueille ainsi celui qui revient. Pas avec le froncement de sourcils que nous redoutons, mais avec une allégresse dont nous osons à peine croire qu'elle nous concerne. Jésus insiste : il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent. Le ciel n'est pas un tribunal soulagé, c'est une maison qui fait la fête.
Le mot grec de cette joie, chara, court à travers tout le chapitre : joie du berger, joie de la femme qui retrouve sa pièce, joie du père devant le fils prodigue. Trois fois la même note. Luc veut graver en nous cette vérité. Ce qui remplit le cœur de Dieu quand un perdu revient, ce n'est pas d'abord le soulagement ni la justice enfin rétablie, c'est la joie. Et cette joie a un visage et un prix. Le berger qui porte la brebis sur ses épaules porte aussi, jusqu'au Calvaire, le poids du troupeau tout entier égaré. C'est en donnant sa vie qu'il nous ramène. La joie du ciel ne coûte pas rien : elle est achetée par la croix, et offerte gratuitement à qui se laisse retrouver.
Cette semaine, la première application n'est pas d'aller chercher les autres. C'est de vous laisser trouver, vous. Si une part de vous se croit trop loin, égarée depuis trop longtemps pour intéresser encore Dieu, cessez de ramper seul vers le bercail comme s'il fallait mériter le retour. Tenez-vous immobile et dites : me voici, viens me chercher. Recevez la joie du berger, à la place du reproche que vous vous infligez. Ensuite, portés vous-mêmes, tournez-vous vers une seule personne autour de vous que le monde traite en perte négligeable, et donnez-lui la même valeur d'unité que le berger donne à sa brebis. Vous ne la sauverez pas, lui seul le fait ; mais vous lui laisserez peut-être entrevoir, à travers vous, un Dieu qui cherche jusqu'à ce qu'il trouve.
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