L'Esprit Éditorial
Mains de plusieurs générations réunies au-dessus d’une table en bois rustique, dans une chaude lumière matinale

Théologie

La Grâce, Scandale et Libération

21 février 2024

« Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie. »

Éphésiens 2:8-9

Offrez un cadeau coûteux à quelqu'un et observez sa gêne : « il ne fallait pas », « je te revaudrai ça ». Recevoir sans pouvoir rendre nous met mal à l'aise. Notre vie sociale roule sur l'échange, le donnant-donnant, le mérite qui appelle un salaire, l'effort qui attend sa récompense. D'où le choc que provoque la grâce avant même de consoler : elle annonce que l'essentiel ne s'achète pas, ne se gagne pas et ne se rembourse jamais.

Le mot lui-même mérite d'être dépoussiéré. Dans le Nouveau Testament, charis désigne une faveur accordée sans que rien, chez celui qui la reçoit, ne l'exige ni ne la mérite. Ce n'est pas l'indulgence molle qui lâche un « ce n'est pas grave » ; c'est un don réel, coûteux pour celui qui donne, tout à fait imméritable pour celui qui reçoit. La grâce ne consiste pas à fermer les yeux sur le mal. Elle ouvre les bras à celui qui l'a commis, en en payant elle-même le prix.

Éphésiens 2 enfonce le clou avec une précision d'orfèvre : Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie.(Éphésiens 2:8-9) Regardez l'architecture de la phrase. La grâce est la source, la foi n'est que le canal. Et de peur qu'on fasse de la foi elle-même un mérite déguisé, Paul précise que « cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu ». La main qui reçoit le cadeau, c'est le donateur lui-même qui l'a ouverte. Il ne reste rien à revendiquer, « afin que personne ne se glorifie ».

Le scandale éclate à cet endroit. Si tout est grâce, le pilier de la paroisse et le naufragé de la morale franchissent la même porte, au même tarif, c'est-à-dire gratuitement. L'ouvrier de la onzième heure reçoit la paie de la première ; le fils prodigue obtient le veau gras que le fils resté fidèle n'a jamais osé demander. Notre sens de la justice se cabre, et tant mieux : une grâce qui ne choque personne a déjà été rabotée en système de points déguisé.

Les contrefaçons, elles, abondent. Il y a la grâce-laxisme : Dieu excuse tout, donc plus rien ne pèse ; Bonhoeffer parlait de grâce à bon marché. Il y a la grâce-avance : Dieu m'accorde une mise de départ, à moi de compléter le reste à la force du poignet. Il y a la grâce-salaire différé : sauvé gratuitement, je passe pourtant ma vie à rembourser par culpabilité. Ces trois versions se rejoignent sur un point : elles réintroduisent le calcul là où Paul avait fait sauter la calculatrice.

Or ce calcul nous épuise. Le croyant scrupuleux vit dans l'angoisse du solde : en ai-je fait assez ? Celui qui ne croit pas connaît la même angoisse, reportée sur la carrière, le corps ou la réputation. La grâce libère parce qu'elle clôt le compte. Votre valeur cesse d'être une variable suspendue à vos performances ; elle devient une donnée acquise, fixée une fois pour toutes hors de vous. On ne travaille plus pour être aimé, on travaille parce qu'on l'est déjà. Là tient toute l'éthique chrétienne.

Reste l'objection classique : pareille gratuité ne fabrique-t-elle pas des passagers clandestins ? Paul l'a affrontée avant nous, en Romains 6:1 : Que dirons-nous donc ? Demeurerions-nous dans le péché, afin que la grâce abonde ?(Romains 6:1) Sa réponse tient dans une simple observation. Qui a réellement reçu la grâce en ressort transformé, comme on l'est d'avoir été aimé sans condition. Il l'écrit d'ailleurs, en Éphésiens 2:10 : Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres, que Dieu a préparées d'avance, afin que nous les pratiquions.(Éphésiens 2:10) Les œuvres ne se paient pas au guichet du don ; elles en portent l'empreinte.

Cette semaine, tentez un exercice de théologie appliquée. Guettez l'instant où vous recommencez à négocier : cette prière rallongée pour compenser une faute, ce service rendu pour faire taire une culpabilité. Arrêtez-vous là, et redites-vous Éphésiens 2:8, non comme une formule à réciter, mais comme un congé accordé au comptable qui siège en vous. Le scandale de la grâce ne se résout pas comme un problème ; il s'habite comme une liberté.