L'Esprit Éditorial

Vie Quotidienne6 min de lecture

Les Oiseaux du Ciel et nos Comptes

5 mai 2024

Photographie abstraite et minimaliste d'un épi de blé sec aux tons dorés sur fond crème
Photographie abstraite et minimaliste d'un épi de blé sec aux tons dorés sur fond crème

« Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n'amassent rien dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux? »

Matthieu 6:26

Faites le compte, un soir, de vos pensées tournées vers l’argent. Le prélèvement qui approche, le prix du plein, la facture qu’on n’attendait pas, la retraite encore lointaine et floue. Chez beaucoup d’entre nous, ces pensées forment le bruit de fond permanent de la vie, une rumination si continue qu’on ne l’entend même plus. L’inquiétude financière est peut-être la liturgie la plus fidèlement pratiquée de notre époque : on s’y adonne chaque jour, avec ferveur, et cela ne change strictement rien.

Disons d’abord ce que Jésus ne dit pas. Il ne prêche pas l’insouciance : les oiseaux qu’il désigne travaillent sans relâche, n’importe quel observateur le voit. Il ne promet pas non plus la prospérité ; lui-même n’avait pas où reposer la tête, et ses premiers auditeurs étaient de pauvres Galiléens, pas des épargnants anxieux pour leur portefeuille. Toute lecture qui fait de ce texte une garantie d’abondance le trahit. Le sermon sur la montagne ne vend rien.

Ce que Jésus vise est ailleurs : le souci devenu maître. Deux versets plus haut, il l’a dit sans détour ; nul ne peut servir deux maîtres, Dieu et Mamon, ce mot araméen qui désigne tout bonnement la richesse. L’inquiétude est le culte que nous rendons à l’argent quand nous croyons ne pas l’aimer. On peut mépriser la richesse et vivre pourtant sous sa terreur ; la peur de manquer asservit tout aussi sûrement que l’avidité. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’argent qui trône au milieu des pensées.

L’argument de Jésus, en Matthieu 6, tient tout entier dans un regard : Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n'amassent rien dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux?(Matthieu 6:26) Il ne nous dit pas de raisonner, il nous dit de regarder. L’inquiétude se nourrit de fictions, scénarios de catastrophe et avenirs imaginaires ; le regard, lui, ramène au réel, à ce monde effectivement nourri, tenu, parcouru de soins discrets. Puis tombe la question qui renverse tout : ne valons-nous pas bien davantage que ces oiseaux ? Le souci nous chuchote que nous sommes seuls devant le manque. Jésus, lui, répond que nous sommes des fils et des filles devant un Père.

Le mot décisif du passage, c’est bien celui-là : Père. Six fois dans ce seul chapitre. Jésus ne prétend pas que l’univers serait bienveillant en général ; il affirme que quelqu’un vous connaît, sait ce dont vous avez besoin avant même votre demande, et compte jusqu’à vos cheveux. La confiance n’a rien d’une estimation optimiste des probabilités. C’est une relation. On ne trouve pas la paix en calculant mieux ; on la trouve en se découvrant tenu par quelqu’un.

Une telle confiance n’exclut ni le budget, ni l’épargne, ni la prévoyance ; la sagesse biblique, au contraire, les recommande. Ce qu’elle exclut, c’est la rumination, qui est tout autre chose : ce ressassement de trois heures du matin qui n’a jamais réglé une facture ni ajouté une heure à une vie. Le discernement, ici, est simple. La prévoyance agit, puis remet le reste entre les mains de Dieu ; l’inquiétude, elle, ne remet jamais rien, elle tourne en rond. La première prépare demain ; la seconde le subit d’avance.

Deux habitudes peuvent rééduquer le cœur. La première : dès qu’une pensée d’argent surgit, la transformer en courte prière. Non pour la chasser, mais pour la tourner vers le Père, à qui elle révèle un besoin bien réel, ou une peur qui demande à être guérie. La seconde est plus paradoxale : donner. Rien ne désarme la peur de manquer comme un geste délibéré de générosité ; c’est dire, par des actes, que le manque n’est pas le dieu devant qui l’on tremble.

Quelques lignes plus loin, Jésus conclura : Ne vous inquiétez donc pas du lendemain; car le lendemain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.(Matthieu 6:34) La grâce ne se livre jamais à l’avance ; elle se donne au jour le jour, comme la manne au désert, juste assez, juste à temps. Vous n’avez pas la force de porter l’année qui vient, c’est vrai ; mais cette année, vous n’avez pas à la porter. Vous n’avez que ce jour devant vous. Et pour ce jour-là, il y a un Père.